Dans le cadre de la Semaine de prière pour l’unité, interview de Joachim Negel, théologien catholique, directeur de l’Institut d’études œcuméniques de l’Université de Fribourg. Par Marie Destraz, ProtestInfo.

En quoi l’œcuménisme a-t-il changé depuis sa création il y a près d’un siècle ?
Joachim Negel : Aujourd’hui, les Églises protestantes et catholiques historiques en Suisse ne peuvent plus se payer le luxe de poursuivre des disputes qui ont hanté les deux dernières générations, entre autres sur la question d’une hospitalité eucharistique.

Le contexte a profondément changé. Les désaccords doctrinaux et confessionnalistes paraissent dérisoires dans une société de plus en plus éloignée des questions religieuses. Joachim Negel

Quelle voie emprunte alors aujourd’hui l’œcuménisme ?
Il s’agit de parvenir à faire face à une situation problématique commune : l’enjeu de la religion dans une société sécularisée. Les Églises font partie de la société et de la culture, elles se questionnent donc sur la façon de vivre leur confession de foi chrétienne dans une société post-chrétienne, post-séculaire et post-ecclésiale. Et la question n’est pas résolue.

Pourquoi les Églises ont-elles cherché, à l’époque, à faire front commun ?
Avec la Grande Guerre de 1914, on a assisté à une guerre féroce entre des nations qui se prétendaient chrétiennes. Cela a provoqué un effroi éveillant chez les responsables des Églises européennes : si nous sommes frères et sœurs de foi, pourquoi cette foi n’a-t-elle pas empêché de telles atrocités ? Que fait-on de faux ? Faudrait-il que l’on fasse connaissance les uns avec les autres ?

Concrètement, comment l’œcuménisme s’est-il mis en place ?
C’est dans les années 1920 que le Mouvement du christianisme pratique, d’inspiration luthérienne, et la Commission Foi et Constitution (Faith and Order), initiée par les anglicans, voient le jour. Le premier groupe s’attache à la question de l’union à travers l’action concrète et la lutte pour une société plus juste et le second se penche sur les questions doctrinales. Ils fusionneront pour donner naissance au Conseil œcuménique des Églises en 1948, situé à Genève, qui est aujourd’hui un instrument politique permettant les échanges entre les Églises occidentales et orientales. Avec la Deuxième Guerre mondiale, également, des résistances se créent et des rassemblements voient le jour face au totalitarisme politique. Il y a donc un parallèle avec la situation actuelle : l’exigence du contexte qui est plus grande que de petites disputes et pousse les chrétiens à se rassembler.

C’est dans les années 1960 que le mouvement connaît finalement son succès.
Il prend de la vitesse avec le concile Vatican II (1962-1966), un concile qui se voulait dès le premier jour « œcuménique ». Il est le symbole de l’ouverture de l’Église catholique (romaine) au monde moderne mais aussi aux autres Églises. Les années 1970-1980 sont synonymes de grandes déclarations officielles communes. Et en 1999 à Augsbourg, l’Église catholique et deux fédérations protestantes, rejointes ensuite par d’autres, signent une déclaration sur la justification par la foi, qui précise que l’humain est sauvé par la grâce de Dieu. Elle clôturait un grand questionnement qui était une des pierres d’achoppement entre les différentes traditions.

Mais en l’an 2000, le cardinal Joseph Ratzinger, à l’époque préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi à Rome, a freiné beaucoup de ces espérances en déclarant dans le document Dominus Jesus entre autres, que les Églises de type protestantes manqueraient des spécificités ecclésiales nécessaires pour être des vraies Églises : à savoir la succession apostolique des évêques et le caractère sacramentel du ministère. Malgré le consentement que d’autres réflexions de ce document ont trouvé chez maints théologiens protestants, cette déclaration, sur le plan œcuménique, a provoqué une déception considérable.

L’œcuménisme ne s’attache donc plus à gommer ou trouver des accords doctrinaux ?
Il y a toujours la possibilité de mettre le focus sur ce qui sépare, on est ainsi séparé, mais conscient de ce qui nous rassemble. On peut aussi choisir de mettre le focus sur ce qui nous rassemble, tout en restant conscient de ce qui nous sépare. Les questions doctrinales restent importantes, car si on ne trouve pas de solution au rapprochement œcuménique, celui-ci est bâti sur du sable. Mais les questions auxquelles on n’est incapable de répondre disparaissent dans l’urgence. Dans la pratique pourtant, le rapprochement des communautés et des gens se réalise.

En quoi l’œcuménisme est-il aujourd’hui encore une nécessité ?
Nos paroisses, ou plutôt une certaine forme de vie paroissiale meurt. Je le dis avec tristesse, car des choses admirables ont été faites par le passé. La vie sociale d’un village passait par la vie paroissiale. Ce n’est plus le cas. Les engagements sociaux et caritatifs se perdent par la force des choses. Quant aux aumôneries communes entre protestants et catholiques par exemple au sein des hôpitaux, des prisons ou de l’armée, elles font face à une pluralité de confessions. Parfois, dans les hôpitaux, les patients cherchent juste à avoir une présence à leur côté. Il s’agit donc de s’organiser autrement et de tenir compte de l’exigence économique aussi. Mais l’avenir est bien dans l’œcuménisme.

Depuis 1908, les chrétiens continuent d’ailleurs de se rassembler du 18 au 25 janvier pour une semaine de prière pour l’unité chrétienne.
La Semaine de l’unité chrétienne a survécu, mais elle a perdu l’enthousiasme qui l’animait à l’époque. Elle reste pourtant un événement symbolique. La laisser tomber enverrait d’ailleurs un signal négatif.

En quoi les enjeux des chrétiens en Occident diffèrent-ils du christianisme oriental ?
Après la chute du bloc de l’Est, les Églises orthodoxes ont repris un certain essor, mais ont encore du mal à retrouver leur place dans la société. Et puis, surtout en Russie et en Ukraine, mais aussi dans d’autres pays d’Europe orientale, il y a surtout un mélange entre politique et religion qui est discutable.

Quant au Moyen-Orient, on ne peut que s’interroger sur l’avenir des Églises syriaque ou chaldéenne dans leur pays. C’est pourtant en Irak, Syrie ou encore en Égypte que l’on trouve le christianisme le plus vieux du monde. Mais il est aujourd’hui dispersé. La destruction de cette tradition chrétienne est entre autres le résultat de politiques occidentales. Aujourd’hui, ce sont des questions de survie qui occupent ces chrétiens et non les différences entre les confessions.

Publié avec l’aimable autorisation de ProtestInfo